Au commencement

Au commencement il y a mon père. Grand. Roux. Barbu et chevelu.
Mon père écrit, des rires, des cris. Mon père compose. Parfois en gris, parfois en rose.
Pour ne pas voir faner les choses.
Au commencement il y a ses doigts. La corne au bout. Les ongles longs, pour le picking. Les doigts jaunes de nicotine pincent les cordes en nylon. La mélodie. La musique. Le son
Au commencement il y a la voix. Celle de mon père qui chante, qui dit, ce qui lui chante, ce qu’il écrit. La voix qui porte. La voix qui tonne. Celle qui gronde, rit et s’étonne. La voix comme un outil de forge. La voix qui s’appuie sur les cordes où frottent les doigts nicotinés.
Un dahlia orange et doré.
Au commencement il y a la voix. Celle de ma mère. Qui chante Rudolf. le petit renne différent et son museau luminescent. Qui tinte comme des clochettes, un cristal pur, une eau limpide. Légère, fragile, ténue, tenue, tendue. Vibrante. Vivante. Aimante.
Une édelweiss, une amarante.
Au commencement il y a la voix de ma mère qui s’habille parfois des mots des notes de mon père. La voix rangée, cachée, et tue, pour laisser celle de l’aimé, s’épanouir et courir les rues.
Au commencement il y a les voix. Gravées, enroulées en sillon. Des voix couleurs, des accroches cœur. Des papillons tirés du noir. Pour le diamant de la mémoire.
Des voix de femmes, autant que d’hommes. Qui dansent les maux, qui pensent les mots. Des voix d’auteurs, des âmes-sœurs. Voiliers qui tanguent, qui balancent. Des voix qui swinguent ou qui tapinent. Des voix givrées et déliées. Parfois puissantes, jamais violentes. Des voix sirop. Des voix d’orage, des paysages.
Au commencement il y a l’Amour. Celui des mots. Qui guérissent et qui sauvent. Qui inventent, imaginent, qui racontent, partagent, disent, révèlent, cachent, taisent. Les mots des uns et ceux des autres. Des mots qui valsent, des mots qui jazz, des mots qui riment et qui s’entêtent. Vous jettent la folie en tête.
Au commencement il y a la voix. La mienne. Qui rêve d’être comédienne. Ma voix du d’dans qui fait parfois un d’ces boucans, qui veut compter, se voir en grand. Qui veut conter. Qui veut dompter. Courir les scènes. Faire rêver, rire et pleurer. Ma voix qui ne se voit pas chanteuse. Qui pourtant chante, matin et soir. Ma voix sans peur. Ma voix brise-l’âme, solide, présente. Ma voix qui me transporte, me permet d’exister. Puis ma voix qui se tait, pendant dix ans. Pendant mille ans. Ma voix qui dort, puis qui renait.
Finalement il y a les vers. Connus, inconnus, retrouvés, découverts. Des vers de lui, des vers à moi. Des vers à nu, des vers en soie. Des mots valises pour voyager. Des mots d’amour à en pleurer. Des mots d’enfant pour espérer. Des mots tendresse, des mots caresse. Des mots velours, des mots d’humour, les traits d’union, les inquiétudes et les saisons, les fantasmes et le temps qui passe. Les mots tus et les bouches cousues.
Finalement il y a ma voix. Qui prend la pose, et sur les mots, et sur les notes, et sur l’amour. La voix qui vit, qui chante encore, le coeur battant, le coeur d’abord.